Mon petit-ami a refusé d’y aller.
Trop fatigué, crevé, épuisé: « Moi je travaille », vous comprenez…
Fondation des Etats-Unis, 15 boulevard Jourdan, dans le 14ème à Paris. Il y a un récital d’Ivan Ilic, jeune pianiste américain d’origine serbe. Il a fait ses classes à Berkeley, au Conservatoire Supérieur. Premier prix en 2003.
Excusez du peu.
J’arrive en retard au concert. Je croise un ami allemand étudiant aux Beaux-Arts. « J’arrête la peinture définitivement; je ne fais que de la photographie ». Il me tend un programme, je lui tends la joue.
Avec mes espadrilles dorées à talon, mon jean évasé, ma tunique orange, le bleu sous les yeux, et mon écharpe verte, j’ai l’air de sortir tout droit d’un film de Kusturica. Je jette un coup d’oeil furtif au programme; je ne regarde jamais les programmes. Tout y est toujours trop magnifique. Pourquoi cette fois-ci dérogerait-elle à la règle?
En attendant, je rêve, je délire: 20H43, est-ce que je pourrais être la muse d’un artiste? Réponse nulle.
A 20H45, le pianiste arrive. Il y a chez lui un je ne sais quoi de l’élégance et du mystère qui n’appartiennent qu’aux plus grands. Des doigts de fée, un visage d’aigle, un charme slave. Ténébreux, il ne se cache pas. Mèche de côté, cheveux ondulés. De sa présence droite sur scène se dégagent une énergie, une concentration, un mental d’acier.
Il se dresse face au public.
Serein, concentré. D’une voix ni grave ni trop aigue, le voilà qui explique sa démarche. « Ca résonne beaucoup dans la salle ». Ainsi, il se servira de cette caisse de résonnance pour jouer avec les harmonies. « Tout se mêlera » nous confie-t-il mi amusé, mi inquiet. C’est une expérience qu’il veut tenter. Debussy, puis Brahms. Il nous enjoint à déceler les correspondances entre ces artistes.
Le commencement est lent, joue sur chaque résonnance, chaque note une à une, puis en écho, l’une en réponse à l’autre, presque en même temps. Rien de cacophonique pour autant. « Afterglow » (2007) annonce les 6 Préludes de Debussy, extrait du premier et du deuxième cahier, les 2 ballades de l’opus 10 de Johannes Brahms.
Plein de gravité et de grâce, il s’attache à montrer la finesse des résonnances. On l’écoute. De fil en aiguille, on passe de résonnances en correspondances. Ce sont des images qui me viennent en tête: Debussy comme le plus impressionniste des musiciens. Chaque résonnance apporte sa touche de couleur particulière, pointilleuse, voire pointilliste.
Au bout d’une heure, le concert est terminé. Revoilà Ivan face à nous, fier et ouvert à la fois, docile et entêté. Toujours une nuance d’humour chez lui: « Vous m’avez écouté, maintenant à moi de vous écouter. Je vais faire des concerts un peu partout, je voudrais que vous me disiez quel morceau marche, ou quel morceau est plus ennuyeux. Cela m’intéresse. »
Il finit avec sagesse « Je sais que certains artistes aiment se cacher. Ce n’est pas mon cas ».
Je voudrais que mon petit-ami en prenne de la graine.
Ivan, tu es magnifique.

